Covid-19 une épreuve spirituelle ?

En ces temps troublés, j’aime à lire les articles de France Culture « Le temps du débat » qui nous offrent quotidiennement « une conversation mondiale….le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. »

Je partage aujourd’hui avec vous l’atricle du12/05/2020

Alexandre Jollien : « Le déconfinement version bodhisattva »

Par Emmanuel Laurentin et Louise André

Bonne lecture et très belle journée!

Dans ce texte, Alexandre Jollien, philosophe et écrivain suisse,  propose que le monde d’après s’établisse sur les bases spirituelles du bouddhisme à travers la métaphore du « sommet », une forme de bienveillance collective et émancipatrice, pour une véritable (re)construction. 

Dans  La volonté de puissance, Nietzsche assène un tonique coup de marteau. Cet habile médecin des âmes décrirait-il le fléau qui ravage notre monde lorsqu’il écrit : «La créature organique voit toute chose sous son angle d’égoïsme, afin de pouvoir subsister.» ?  

Le Covid-19 frappe par-delà bien et mal. Sans foi ni loi, il rôde et sévit. Comme le pire des égocentrismes, comme le plus sauvage capitalisme, il doit son existence, sa survie, à un expansionnisme qui bousille tout sur son passage et fait froid dans le dos. Au-delà de toute raison, il va jusqu’à dévorer les hôtes qui l’abritent. Il traque, saisit et se propage. Son boulot à plein-temps consiste en une reproduction mécanique. Il lui faut à tout prix gagner du terrain, conquérir. Vorace, sécessionniste en un sens, enfermé dans son seul intérêt, loin de tout compromis, il s’emmure dans sa logique de fou. Et, c’est ce qui va, espérons-le, le perdre… Sans vouloir le moins du monde humaniser une maladie infectieuse en lui prêtant je ne sais quels projets ou intentions, ne pouvons-nous pas tirer quelques enseignements de ses diaboliques  modi operandi  ? N’illustrent-ils pas les ravages du chacun pour soi, du moi d’abord  ?  

L’homme n’est pas une  causa sui, c’est encore Nietzsche qui le dit. Nous sommes le fruit de circonstances, de rencontres, de dons, d’héritages qui appellent une infinie gratitude. Tous, nous voilà réunis sur un même bateau en une  étrange communauté de sort. Telle est la loi de l’interdépendance décrite par le Bouddha Sakyamuni. Chacun, maillon d’une immense chaîne qui nous unit tous, donne, reçoit, partage. Dans cette gigantesque constellation, il aura suffi qu’un être humain croise sur sa route quelque animal sauvage infecté pour que la planète entière tremble et que des milliards d’individus soient précarisés, voire carrément rayés de la carte. Un «  infime accident  », une « mauvaise rencontre » et voilà qu’une foule immense se retrouve sur le bas-côté. Il serait vain et dangereux de s’emparer de la loi de l’interdépendance pour désigner des boucs émissaires, condamner des pseudos coupables. Tous, nous sommes indéniablement embarqués.  

Face à cet océan de souffrance, mieux, en plein dedans, une figure émerge, s’active, lumineuse  : celle du bodhisattva. Aux yeux du bouddhisme Mahayana, c’est le sommet  : des hommes, des femmes qui se lancent sur le chemin de la totale libération et, nourrissant une compassion sans borne, s’emploient à soulager tous les êtres. Plutôt que de vivre  sa spiritualité replié dans son coin comme en un bunker, nous sommes invités à leur exemple à devenir des «  mécaniciens  » de l’intériorité pour reprendre la belle métaphore de Chögyam Trungpa, à nous réparer, nous prêter mains-fortes pour panser nos blessures, guérir de nos traumatismes et oser un altruisme enraciné dans le concret d’une existence.

On se méprendrait en reléguant ce haut idéal à une espèce de denrée rare, poussiéreuse, inaccessible. Gageons plutôt que des milliers de bodhisattvas retroussent en ce moment même leurs manches pour dépanner, épauler, soulager dans les supermarchés, les hôpitaux, les épiceries, bref, dans l’anonymat, au cœur du quotidien. Une voie y conduit. C’est, nous enseignent les textes, la pratique concrète des six paramitas que sont la générosité, la discipline, la patience, l’effort, la méditation et enfin la sagesse. Autant dire qu’il y a du boulot… Mais précisément, devant le défi qui nous mobilise tous, ne pouvons-nous pas nous considérer comme dans une vaste policlinique, un hôtel-Dieu en somme où chacun peut aider, déployer cette solidarité qui dépasse le cadre étroit de notre individualité  ? Policlinique qui dérive de  polis, la ville, en grec. Donc, un lieu ouvert à tous, accueillant sans restriction les gens, le peuple, tous. 

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