Jour 34

Cultiver l’Espoir!

« On constate que dans l’Histoire, à chaque fois qu’il y a eu une catastrophe naturelle ou culturelle (guerre, précarité sociale…), on a mis en place une nouvelle civilisation. On s’en est trouvé mieux. Pour cela, il faudra réfléchir et il y aura des débats et des désaccords mais on pourra remettre en place l’espoir. »

Extrait de l’interview de Boris Cyrulnik invité de l’émission « priorité santé », (RFI le 15 avril 2020)

(…) Est-ce que le dépassement dans l’épreuve rassure sur le moment ou est-ce que cela peut fragiliser après l’épreuve ?

C’est acquis pour très longtemps. C’est une sorte de musculation. Après l’épreuve, les gens pensent « j’ai été capable de faire cela donc je suis fort, j’ai gagné ma dignité et j’ai créé un nouveau réseau de relations ». Cela dure, mais ça peut aussi s’effondrer si on est confronté à un malheur, si on s’isole. Généralement, une fois que le processus est déclenché, on prend confiance en soi et cela dure très longtemps.

Il y a aussi cette façon de se concentrer sur les petites choses qui deviennent de grands moments… De petites choses qu’on mettait un peu entre parenthèses.

Exactement ! On vivait dans une culture du sprint. On était toujours à la course : vite se préparer le matin, vite sauter dans un train ou une voiture, vite travailler, vite manger… On était dans une course, qui fait qu’on oubliait complètement de prendre conscience de ces moments. On redécouvre maintenant le silence. Je suis surpris le matin, quand je me lève, j’entends étonnamment bien les oiseaux que je n’entendais plus depuis des années et je ne m’en rendais même plus compte ! Quand je me promène, je suis étonné par l’odeur des herbes, des arbres que je ne percevais plus parce que c’était masqué par l’odeur des voitures et ce n’était pas conscient ! Je ne m’en rendais plus compte ! On redécouvre le plaisir de se faire un geste de la main. Quand on croise quelqu’un, les gens se sourient et même se disent bonjour. Ce qui se faisait avant, et que nous avions complètement oublié dans notre culture du sprint, de la course. Maintenant, on redécouvre ces petits plaisirs et le fait qu’ils sont beaucoup plus importants que ce que l’on croyait.

Dans votre livre, La nuit j’écrirai des soleils, vous évoquez longuement les situations de contraintes, de douleur, ces épreuves qui favorisent la création artistique.

Quand on est face à la douleur (et personne ne peut y échapper), il y a deux stratégies. Ou bien on se soumet et dans ce cas-là, on souffre encore plus, ou bien on se rebelle et on fait quelque chose de cette douleur. Il y a des gens qui se mettent à écrire, pour eux, ça reste dans un tiroir mais au moins les gens se sont défendus. Beaucoup de gens écrivent un manuscrit, cherche à comprendre. Beaucoup font preuve de créativité : par la chanson, la poésie, l’humour… L’humour est un mécanisme de défense très précieux, tant qu’on peut l’utiliser car il existe des moments de tragédie où on n’y arrive plus. L’humour est une manière d’affronter la souffrance. Après on se sent mieux, car on a fait quelque chose de son malheur, on ne s’y est pas soumis.

Est-ce que ce que nous vivons actuellement vous conforte encore plus dans l’idée que chacun a des ressorts liés à la façon dont il a été entouré, aimé, choyé et accompagné ?

C’est la grande découverte de ces dernières années : l’individu est une notion relative. On se rend compte qu’avant le traumatisme, un individu est façonné, sculpté par son milieu. C’est son milieu qui lui donne des facteurs de protection et parfois des facteurs de vulnérabilité. On se rend compte qu’en revanche, on a un degré de liberté puisqu’on peut agir sur le milieu qui agit sur nous. On peut décider de parler à son voisin, de l’aider… Bien sûr, cela a toujours un écho, donc ça change nos relations. On peut décider de ne plus vivre comme avant parce qu’on était engourdi par ce sprint qui fait qu’on ne prenait plus conscience de rien. On a un degré de liberté et après le confinement, il faudra réfléchir à cette nouvelle manière de vivre ensemble.

Est-ce que l’on peut avoir une influence sur le sens et la nature de ce changement ?

Le sens est donné par les récits. Il faut faire un bilan de l’Histoire comme on a pu faire dans le passé pour triompher des preuves analogues : pour les pestes noires, bubonique, les épidémies de choléra… Il faut que l’on réfléchisse à cela, pour prendre une nouvelle direction, c’est ce qui donne sens. Par exemple, je pense que beaucoup d’agriculteurs vont développer les marchés, parce que les marchés sont dans un grand espace, le confinement n’existe pas, les prix sont plus bas et la qualité des produits est meilleure. Je pense aussi que nous allons assister à une diminution de la consommation de viande, car la viande a entraîné des élevages énormes et leurs transports… Tout cela représente une culture de la mobilité qui faisait voyager les virus. Ce sont des choses qui sont déjà en place et qui vont s’améliorer. On en profitera tous.

On parle beaucoup de la redistribution de la hiérarchie des valeurs. On entend dire que les salaires des personnes les plus utiles à la société seront valorisés : est-ce une utopie ou est-ce inéluctable ?

C’est une utopie, mais il y a des utopies merveilleuses. Il y a des utopies tragiques qui mènent à la guerre : les idéologies, le racisme… Il ne faut pas oublier que la Sécurité sociale en France a été inventée par quelques ouvriers : Ambroise Croizat, un ouvrier, s’est entouré d’autres ouvriers. De Gaulle les a aidés ensuite, mais ce sont eux qui ont proposé cette incroyable utopie qui fait que le système français est très bon (la Sécurité sociale). Il augmente notre espérance de vie, tout en étant moins coûteux que le système américain ou d’autres systèmes. Il faut avoir des utopies et s’arranger pour qu’elles ne soient pas criminelles ! Il ne faut pas imposer son utopie. Je pense qu’on va rêver et qu’on va chercher à réaliser une partie de nos rêves. Il va y avoir des débats passionnants entre ceux qui veulent remettre en place l’ancien système, parce qu’ils gagnaient de l’argent et menaient une vie au sprint, et les autres. Il faut souligner que si nous voulons éviter les conflits sociaux, il faut combattre les inégalités sociales. Je pense qu’il y aura des réformes politiques à mener. Les politiciens auront un vrai travail à faire et j’espère qu’ils réussiront leur utopie !

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