Jour 18

Et tout s’est arrêté… Merci Marie Paule

« Ce monde lancé comme un bolide dans sa course folle, ce monde dont nous 
 savions tous qu’il courait trop vite, mais dont personne ne trouvait le 
 bouton « arrêt d’urgence », cette gigantesque machine a soudainement été 
 stoppée net. A cause d’une toute petite bête, un tout petit parasite 
 invisible à l’œil nu, un petit virus de rien du tout… Quelle ironie ! Et 
 nous voilà contraints à ne plus bouger et à ne plus rien faire. Mais que 
 va- t-il se passer après ? Lorsque le monde va reprendre sa marche ; 
après, lorsque la vilaine petite bête aura été vaincue ?

 A quoi ressemblera notre vie après ?

 Après ?
 Nous souvenant de ce que nous aurons vécu dans ce long confinement, nous 
déciderons d’un jour dans la semaine où nous cesserons de travailler car 
 nous aurons redécouvert comme il est bon de s’arrêter ; un long jour 
 pour goûter le temps qui passe et les autres qui nous entourent

Et nous appellerons cela le dimanche

 
 Après ?
 Ceux qui habiteront sous le même toit, passeront au moins 3 soirées par 
 semaine ensemble, à jouer, à parler, à prendre soin les uns des autres 
 et aussi à téléphoner à papy qui vit seul de l’autre côté de la ville ou 
 aux cousins qui sont loin.

 Et nous appellerons cela la famille.
 
 Après ?
 Nous écrirons dans la Constitution qu’on ne peut pas tout acheter, qu’il 
 faut faire la différence entre besoin et caprice, entre désir et 
 convoitise ; qu’un arbre a besoin de temps pour pousser et que le temps 
 qui prend son temps est une bonne chose. Que l’homme n’a jamais été et 
ne sera jamais tout-puissant et que cette limite, cette fragilité 
inscrite au fond de son être est une bénédiction puisqu’elle est la 
condition de possibilité de tout amour.

 Et nous appellerons cela la sagesse.
 
Après ?
 Nous applaudirons chaque jour, pas seulement le personnel médical à 20h 
mais aussi les éboueurs à 6h, les postiers à 7h, les boulangers à 8h, 
 les chauffeurs de bus à 9h, les élus à 10h et ainsi de suite. Oui, j’ai 
 bien écrit les élus, car dans cette longue traversée du désert, nous 
 aurons redécouvert le sens du service de l’Etat, du dévouement et du 
Bien Commun. Nous applaudirons toutes celles et ceux qui, d’une manière 
ou d’une autre, sont au service de leur prochain.

Et nous appellerons cela la gratitude.

 Après ?
Nous déciderons de ne plus nous énerver dans la file d’attente devant 
les magasins et de profiter de ce temps pour parler aux personnes qui 
comme nous, attendent leur tour. Parce que nous aurons redécouvert que 
 le temps ne nous appartient pas ; que Celui qui nous l’a donné ne nous a 
rien fait payer et que décidément, non, le temps ce n’est pas de  l’argent !

 Le temps c’est un don à recevoir et chaque minute un cadeau à  goûter.

Et nous appellerons cela la patience.

 Après ?
 Nous pourrons décider de transformer tous les groupes WhatsApp créés 
 entre voisins pendant cette longue épreuve, en groupes réels, de dîners 
 partagés, de nouvelles échangées, d’entraide pour aller faire les 
courses où amener les enfants à l’école.

 Et nous appellerons cela la fraternité.

 Après ?
 Nous rirons en pensant à avant, lorsque nous étions tombés dans 
 l’esclavage d’une machine financière que nous avions nous-mêmes créée, 
cette poigne despotique broyant des vies humaines et saccageant la 
 planète. Après, nous remettrons l’homme au centre de tout parce 
qu’aucune vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’un système, quel qu’il soit.

 Et nous appellerons cela la justice.
 
 Après ?
 Nous nous souviendrons que ce virus s’est transmis entre nous sans faire 
de distinction de couleur de peau, de culture, de niveau de revenu ou de 
 religion. Simplement parce que nous appartenons tous à l’espèce humaine. 
Simplement parce que nous sommes humains. Et de cela nous aurons appris 
que si nous pouvons nous transmettre le pire, nous pouvons aussi nous 
transmettre le meilleur. Simplement parce que nous sommes humains.

Et nous appellerons cela l’humanité.
 
 Après ?
 Dans nos maisons, dans nos familles, il y aura de nombreuses chaises 
 vides et nous pleurerons celles et ceux qui ne verront jamais cet après. 
Mais ce que nous aurons vécu aura été si douloureux et si intense à la   fois que nous aurons découvert ce lien entre nous, cette communion plus 
 forte que la distance géographique. Et nous saurons que ce lien qui se 
 joue de l’espace, se joue aussi du temps ; que ce lien passe la mort. Et 
 ce lien entre nous qui unit ce côté-ci et l’autre de la rue, ce côté-ci 
et l’autre de la mort, ce côté-ci et l’autre de la vie, nous l’appellerons Dieu.

Après ?
Après ce sera différent d’avant mais pour vivre cet après, il nous faut 
 traverser le présent. Il nous faut consentir à cette autre mort qui se 
 joue en nous, cette mort bien plus éprouvante que la mort physique. Car 
il n’y a pas de résurrection sans passion, pas de vie sans passer par la 
mort, pas de vraie paix sans avoir vaincu sa propre haine, ni de joie 
 sans avoir traversé la tristesse. Et pour dire cela, pour dire cette 
 lente transformation de nous qui s’accomplit au cœur de l’épreuve, cette 
longue gestation de nous-mêmes, pour dire cela, il n’existe pas de mot…. »


Ecrit par Pierre Alain LEJEUNE, prêtre à Bordeaux

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